Neil Jomunsi, Projet Bradbury : les chroniques jomunsiennes


Neil Jomunsi, Le Projet Bradbury

Les pseudos, c’est magique. Pas d’à priori, pas d’attentes, pas de comparaison. Alors que je croyais avoir découvert Neil Jomunsi avec la merveilleuse Bibliothèque Infernale il y a à peine un an, je viens à l’instant (littéralement) de comprendre que j’avais déjà lu un de ces bouquins. Et que je l’avais fortement apprécié.

Je suis rage.

Je suis rage, Neil Jomunsi

Signé Guillermo Alverde. Un pseudo de Neil Jomunsi. Trois mots qui annoncent un livre cynique écrit par un haterz de premier choix. C’est qu’il a tout pour plaire ce mystérieux Guillermo ! Hermann Heliophas est une boule de haine. Asocial et méprisant, il exècre le genre humain. Jusqu’au jour où une grosseur lui pousse sur le crâne, grossit et explose, libérant une créature maléfique. Rage est né et arpente la ville, y semant terreur et panique. Libéré du poids du négativisme, Hermann se lance à la poursuite de sa Rage…

 

Et si Rage ira se perdre dans les dédales de la ville, Neil Jomunsi vous invitera à vous perdre, à votre tour, dans sa

Bibliothèque infernale.

La bibliothèque infernale, Neil JomunsiGamin des années 80, Neil Jomunsi a sûrement grandi avec les fameux Livres dont vous êtes le héros, et après avoir été le héros de ces livres, il a décidé d’être l’esprit barré qui les conçoit. J’ai beaucoup apprécié ce livre dont vous êtes le héros. Le mode de jeu est très simple : pas la peine de s’encombrer avec un dé et une feuille de route. Quant à l’histoire, elle est très agréable à lire, les dialogues sont drôles et mignons à la fois. Je ne compte pas le nombre de fois où j’ai choisi les options me permettant de continuer les dialogues, sachant éperdument que lesdites options mèneraient à ma perte…

 

Deux oeuvres bien différentes, avec comme point commun un humour particulier. Tellement différentes pourtant que j’ai vraiment cru à deux auteurs distincts. C’est une qualité, mais une qualité ça s’exerce. Alors Neil Jomunsi s’est lancé dans le

Projet Bradbury.

Ray Bradbury, auteur vénéré par Neil, a régulièrement dispensé des conseils aux écrivains. Parmi ceux-là : 

Écrire un roman, c’est compliqué : vous pouvez passer une année, peut-être plus, sur quelque chose qui au final, sera raté. Écrivez des histoires courtes. Une par semaine. Il n’y a que comme ça que vous apprendrez votre métier d’écrivain. Au bout d’un an, vous serez alors heureux d’avoir vraiment accompli quelque chose. Vous aurez entre les mains 52 nouvelles. Et je vous mets au défi d’en écrire 52 mauvaises : c’est impossible.

Neil a écouté Ray, lui rendant au passage hommage. Ainsi est né le Projet Bradbury.

Pendant un an, l’auteur devra produire une nouvelle par semaine. Le choix du genre, du ton ou du sujet lui incombe, seul lui est imposé le rythme. Jusqu’à maintenant Neil s’en sort plutôt bien, les dix nouvelles sorties ne se ressemblent pas, balayent des genres et des thèmes variés, et si on le suit au quotidien dans cette aventure, on le voit rarement se plaindre de problèmes liés à l’inspiration. Chanceux ? Je ne pense pas. Neil sait se laisser inspirer par le monde qui l’entoure et sait où trouver l’inspiration. 

Parfois plus que le fond des histoires, c’est l’exercice qu’il est intéressant d’observer. Longtemps je me suis dit que je manquais d’imagination, que je n’avais jamais la moindre idée qui pourrait donner naissance à une histoire. Finalement je me rends compte qu’il n’est pas question de « don » ou de hasard. L’imagination, l’écriture, l’observation du monde environnant… tout, absolument tout, s’apprend et se travaille. J’imagine que beaucoup d’auteurs en herbe ou confirmés peuvent tirer des leçons de cette expérience, d’ailleurs, Neil Jomunsi a déjà entrainé quelques personnes dans sa course notamment Roxane Lecomte qui doit chaque semaine trouver l’inspiration pour pondre une couverture pour chaque nouvelle. Généreux et partageur. 

Pour lire les nouvelles, deux solutions. Vous pouvez les acheter à l’unité au prix de 0,99€ sur Amazon, Apple, Kobo et Smashwords ou alors payer 40€ pour accéder à toutes les nouvelles (celles déjà publiées plus les suivantes), vous réalisez ainsi une économie de 12€, n’avez pas à les chercher puisque celles-ci viennent presque toutes seules jusqu’à vous, vous pouvez les lire en primeur et en plus Neil Jomunsi perçoit la totalité des revenus liés aux abonnements.

Et pour finir de vous convaincre, une courte entrevue où on parle travail d’écriture et inspiration…

Quelles sont tes principales sources d’inspiration ?
J’en ai tellement que je ne sais pas par quoi commencer : d’abord, ma principale source d’inspiration, c’est ma vie, mes souvenirs, mon enfance. Ensuite, les histoires que je lis dans les magazines et qui m’inspirent des personnages. Enfin, ce que je vois dans la rue, dans les soirées, au cours d’un repas entre amis. On a coutume de dire qu’un auteur est un aspirateur et qu’il ne faut pas trop lui en dire, au risque de voir sa vie retranscrite dans une fiction. Avant le Projet Bradbury, je me moquais un peu de cette affirmation. Maintenant que je dois m’asseoir tous les jours devant mon clavier et écrire quoi qu’il arrive, un peu moins.


Sur ce projet, t’infliges-tu des contraintes autres que le rythme ?
Oui, je profite du Projet Bradbury pour expérimenter plein de formes différentes, sujets, styles, etc. Je ne m’interdis rien, et je m’oblige à tout. Je ne suis pas très à l’aise avec la narration à la 1ère personne du singulier, aussi je me suis obligé pour le 8ème texte de l’employer. De nature, je suis assez curieux littérairement : je ne contrains donc pas mon écriture à un genre en particulier. Avant toute chose, je cherche à me surprendre moi-même. Par exemple, je n’aime pas beaucoup les westerns. Et bien me creuser la tête pour écrire une histoire dans le Far West peut être un défi à relever. Tant qu’il me distrait, c’est l’essentiel.


Quel conseil donnerais-tu contre la panne d’inspiration ?
Ne pas avoir peur de se surprendre soi-même d’une part. C’est peut-être bête à dire mais beaucoup d’écrivains ne sortent jamais de leur zone de confort. Il faut expérimenter et se laisser de la marge. Ne pas hésiter à se lancer dans une histoire avec juste un personnage et une situation de base, sans plan. Il m’est déjà arrivé de me lasser d’une historie en cours d’écriture et de ne pas parvenir à la finir car à force de l’avoir travaillée en amont, j’avais fini par avoir l’impression de l’avoir déjà écrite mille fois. Donc se surprendre et être curieux. Lire des choses qui n’ont rien à voir avec son domaine de prédilection. La pire chose à faire pour un auteur, disons, de science-fiction, est de ne lire que de la science-fiction : c’est à la fois décourageant et castrateur.
D’autre part, laisser les personnages raconter leur propre histoire. C’est une question de point de vue. Souvent, l’auteur se place à l’extérieur de ses personnages. Quelquefois, il suffit de fermer les yeux et de regarder à travers les yeux de sa création, de sentir à travers ses narines, etc. Tout prend une auteur couleur, une autre saveur. Les personnages ont une vie propre. Comment disait Bradbury, il suffit d’enclencher le magnéto et de poser la question au personnage : « Raconte-moi ce qui t’est arrivé ». Nous ne sommes que des scribes.


Quels exercices conseillerais-tu à tous les écrivains en herbe (auteurs, rédacteurs, blogueurs…) qui peinent à trouver la première phrase ou le fond de leurs textes ?
Que le premier jet est toujours informe, pour ne pas dire nul. Le plus dur, c’est de terminer le premier jet. Peu importe que ce soit mauvais, ou pas parfait tout du moins : l’essentiel, c’est de terminer. Ensuite, on peut parfaire, rajouter, enjoliver, approfondir. Mais il faut avoir quelque chose de concret avant. Comme dit Gaiman, toutes les histoires ont déjà été racontées, mais personne ne les a jamais racontées comme vous allez le faire. Il n’y a que vous qui puissiez le faire.


Est-ce que d’autres formes d’art te permettent de trouver l’inspiration ?
Pas vraiment, non. Pendant un temps, je regardais beaucoup de films mais j’ai cessé d’être attiré par le cinéma et d’une manière générale, par les images animées. Bien sûr, je ne vis pas en ermite et je regarde des films. Mais je me sens plus inspiré par certaines musiques (même si je ne suis pas un mélomane confirmé) que par des films. Si l’on considère que marcher dans la rue en rêvassant est un art, alors celui-ci est celui qui m’inspire le plus. Même quand on écrit une historie fantastique ou onirique, le réel est encore la meilleure inspiration.


As-tu un rituel d’écriture, si oui, en quoi consiste-t-il ?
Pas vraiment. Je ne crois pas au rituel, je pense que si on décide de devenir écrivain, il faut écrire, quoi qu’il arrive et même quand on n’en a pas envie. D’ordinaire, je me mets au travail vers 9:30, je fais une pause entre 12h et 14h et je reprends jusqu’à 18 ou 19h. j’écris jusqu’à que mes yeux sautent de mes orbites ou que mes doigts me fassent mal lorsque j’écris à la main. J’ai quelques mantras, en revanche. J’aime bien le principe du morita, une psychothérapie japonaise inspirée par le zen : en gros, ça consiste à se dire que les choses doivent être faites et qu’il faut les faire, sans se poser de question. Juste parce que c’est comme ça. C’est un peu de cette façon que j’envisage l’écriture.


Faut-il lire pour écrire ?
Oui, définitivement, c’est obligatoire. Je ne prends pas au sérieux les écrivains qui disent qu’ils ne lisent pas, c’est absurde. En revanche, comme je le disais plus haut, mieux vaut lire autre chose que ce qu’on a envie d’écrire. Bradbury conseillait de lire des essais, par exemple, mais aussi beaucoup de poésie, ce à quoi je m’efforce. Même si on ne comprend pas toujours tout, la poésie est la gymnastique de l’écrivain : elle fait travailler certaines parties du cerveau et connecte des mots qu’on n’aurait pas connectés en temps normal. En ce moment, je suis dans Cocteau. La poésie est une formidable source d’inspiration et un véritable moyen d’améliorer et d’enrichir son style.


Bradbury, ton oeuvre préférée ?
Impossible de choisir. J’adore les Chroniques Martiennes, la Foire des Ténèbres, Fahrenheit 451, chacune de ses nouvelles est un moment de bonheur. J’ai quasiment les larmes aux yeux à chaque chute.


Tu lis quoi en ce moment ?
Plusieurs bouquins de Jean Cocteau, une anthologie de la poésie au XXème siècle, la Maison des Feuilles de Danielewski réédité chez Denoël, Silo chez Actes Sud, De Profundis de Wilde… oui, je sais, c’est bordélique. Mais je lis toujours dix livres en même temps.


Quel est le livre dont tu aurais aimé être l’auteur ?
Sans doute Melmoth, de Charles R. Maturin, ou bien le Paradis Perdu de Milton, ou les Chants de Maldoror de Lautréamont. Quelque chose d’universel et d’éternel, autour du mal éternel. Ou n’importe quoi de Shakespeare ou Corneille.


Que recherches-tu, qu’espères-tu que cela va t’apporter ?
A la base, le Projet Bradbury était un pied de nez à l’idée française qu’un auteur est forcément un artiste dilettante, qui ne doit pas espérer pouvoir tirer un revenu de son activité. Cette idée, largement répandue, fait du mal à la profession. Ecrire est un métier et j’entends le prouver. C’était aussi une manière de me forcer à écrire, de cesser de remettre l’urgence au lendemain : un écrivain écrit. Quand il n’écrit pas, il n’est pas un écrivain. Quand on lit un peu sur les routines d’écriture des grands auteurs, on s’aperçoit qu’ils écrivaient presque chaque jour, entre 1000 et 1500 mots. Ce n’est pas grand-chose, ça demande une heure de boulot. Mais il faut le faire. Et enfin, j’espère en toute honnêteté que le Projet Bradbury attisera la curiosité des éditeurs et qu’ils auront envie de connaître un peu plus mon travail et de travailler avec moi.


Quand un auteur se lance dans un tel projet (ou dans l’écriture d’un livre) et qu’il a un coup de mou, un manque de motivation ou de confiance en soi, qu’est-ce qu’il aime entendre de son entourage ?
Difficile. Je n’aime pas trop mettre en avant mes coups de mou, parce que ça m’enfonce encore plus. Quand j’ai des idées noires, je les balaye. Ça ne sert à rien de les ressasser, les histoires ne vont pas s’écrire toutes seules. La littérature nous dépasse, les auteurs sont à son service, pas l’inverse. Alors il faut se comporter en bon ouvrier.


On fait le point dans 50 semaines environ ?
Si je suis encore en vie, avec plaisir !

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  • Charlotte Boyer

    Neil Jomunsi a été courageux de se lancer cet important défis mais son talent est tellement grand qu’il aurait été bien bête de ne pas le faire. Je me suis abonnée et je conseille à tout le monde de le faire. Si vous lisez peu, vous allez vous régaler vite fait bien fait 1 fois par semaine. Si vous lisez beaucoup, ouf, Neil a écrit d’autres choses !

    J’espère que les choses se passent bien pour Neil, qu’il ne galère pas trop pour la vie quotidienne. Le salaire du métier d’écrivain est aussi maigre qu’injuste.