Greg Olear, Totally Killer


Greg Olear, Totally Killer

Si un jour on m’avait dit « J’ai un poste pour vous dans l’édition, un poste pour lequel vous seriez prête à tuer », ma première réaction aurait été de demander « Qui ? » et non « Vous êtes sérieux ? ». Dans les faits, j’ai plus souvent demandé aux « recruteurs d’agence » s’ils étaient vraiment sérieux de me proposer des postes d’entrée de données ou d’hôtesse d’accueil après avoir parcouru mon cv…

Mais ce livre, ce n’est pas mon histoire, non non. Mais il était hors de question que je n’en tourne pas les pages.

Quatrième de couverture

Totally KillerNew York, 1991. La belle et ambitieuse Taylor Schmidt, fraîchement diplômée d’une Université du Missouri, débarque dans la Grosse Pomme à la recherche d’un job et du grand amour. Crise économique oblige, elle erre de bureau de placement en bureau de placement, jusqu’à ce qu’une mystérieuse agence lui propose « le job pour lequel on tuerait ». Deux jours plus tard, Taylor se retrouve jeune éditrice d’une maison d’édition new-yorkaise et découvre avec effroi le prix à payer : elle va effectivement devoir assassiner quelqu’un. Le marché qui lui est imposé est simple : puisque les baby-boomers occupent tous les emplois dans notre société, il suffit de les éliminer.

L’intrigue est bien menée. Dès le prologue Todd nous annonce que Taylor va mourir, on le sait ce n’est pas un secret. Mais pourquoi ? Par qui ? Mais avant qu’on le sache il s’en passe des choses…

« Vous savez les employeurs se fichent éperdument que vous connaissiez Shakespeare, que vous sachiez jouer du piano, que vous ayez été secrétaire de rédaction pour l’hebdomadaire de votre campus. La première chose qu’ils font, quand vous allez à un entretien dans une maison d’édition, c’est de vous faire passer un test de frappe sur clavier. Un test de frappe ! Quatre années de travail acharné, d’études intensives, d’endettement massif, tout ça pour pouvoir passer le même test qu’ils font passer à n’importe quel ex-détenu qui a le niveau bac. »

Beaucoup plus que la simple galère professionnelle de Taylor dont Todd nous relate les épisodes, Totally Killer est un regard sur la société américaine des années 90. Crise économique, culture pop, ton ironique de cette génération toujours insatisfaite qui a grandi en refusant de devenir comme leurs parents bercée par la diatribe du très cher Kurt Cobain, tout est là pour nous faire voyager dans l’espace et dans le temps. On pourrait passer des heures à chercher toutes les références culturelles de cette époque, à entrer dans Google les noms de groupes/chanteurs, écrivains, séries ou réalisateurs cités au fil de ces 300 pages. Ça, c’est de la civi américaine.

En 1991, ma génération, la génération MTV, les tire-au-flanc, shin jin rui, la génération X, atteint son zénith en matière de création. Vous avez Slacker, le film de Richard Linklater, et Génération X, le roman de Douglas Coupland, deux oeuvres phares, sorties, respectivement, en juillet et en mars. Bret Easton Ellis publie American Psycho. La série Seinfield atteint son rythme de croisière. En septembre, le mouvement grunge fait son apparition avec Nevermind de Nirvana. (Enfin ! Divertissez-nous !) Trois ans plus tard, Kurt Cobain se butait – notre Altamont à nous. (Oh bon, tant pis, peu importe.)

Les oeuvres susmentionnées sont celles qui illustrent le mieux le zeitgeist X, ce que l’on a appelé la sous-culture des tire-au-flanc, dans laquelle les experts de la génération du baby-boom ont vu à tort de l’indifférence, alors qu’il s’agissait en fait d’un manque d’enthousiasme pour ce à quoi on nous proposait de prendre part. Nous étions une générations de « Bartleby le copiste » : nous préférions ne pas. Les anti-héros de Coupland, qui gâchent délibérément leurs années d’études en tenant un bar à Palm Springs. Extrait de Slacker : « Se mettre en retrait parce qu’on est dégoûté et être apathique sont deux choses différentes. » Les pom-pom girls du clip de Smells Like Teen Spirit : vêtues de noir, défoncées, faisant tous les gestes habituels, encourageant l’équipe, mais sans l’encourager vraiment ; un encouragement ironique. L’ironie, plus que toute autre chose, était notre caractéristique principale. L’interprétation sarcastique de l’hymne des sixties, Everybody Get Together, sur Nevermind (l’intro du titre n°7), résume le sentiment collectif de cette époque : Nous tournons en dérision votre idéalisme hypocrite, espèces d’enfoirés du baby-boom. Comment s’étonner que le Prozac ait été si répandu ?

Appâtée par l’intrigue, j’ai finalement été séduite par ce ton et cette immersion. Chapeau bas donc aux éditions Gallmeister et à leur collection Americana. Une curation de ce genre est tellement riche que je vais sûrement sous peu retourner fouiller leur catalogue. Les autres collections valent également le coup d’oeil (Nature Writing, Noire et Totem). J’émettrais juste deux petits bémol relatifs à Totally Killer, à savoir le titre premièrement. Peut-être un jeu de mots/expression ou une nuance en anglais que je n’aurais pas saisie, mais on aurait peut-être pu s’en passer dans la version française. Secundo, la dimension « conspirationniste internationale » qui, heureusement, n’occupe que quelques pages à la fin du roman. Ouf, c’en aurait presque été trop. 

Pour lire la suite

Editions Gallmeister

Totally Killer sur Babelio

Lire un extrait

 

 

Une chronique écrite en buvant une tasse de Thé des écrivains français et en écoutant Nirvana – Nevermind