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Robert Silverberg, La porte des mondes : porte d’entrée vers l’uchronie


Robert Silverberg, La porte des mondes

Vous êtes-vous déjà demandé ce qu’il se serait passé si un événement de l’Histoire avait été différent ? Et bien ça c’est l’uchronie, un des genres favoris de Robert Silverberg. Vous êtes-vous déjà demandé ce que serait votre vie si vous aviez privilégié une décision plutôt qu’une autre ? Ça, c’est le pitch de La porte des mondes.

L’uchronie est un genre littéraire qui réécrit l’Histoire en modifiant un événement-clé du passé. La modification de cet événement entraîne une suite de changements, offrant alors un présent alternatif au lecteur. Le choix de l’événement ou date de divergence est décisif dans le processus d’écriture. En gros, l’uchronie s’écrit sur des Si.

Dans La porte des mondes, la date de divergence se situe en 1348, date de l’épidémie de Peste Noire. On estime que 30 à 50% de la population européenne a péri des suites de cette épidémie. Silverberg, lui, imagine ce qu’il se serait passé si ce chiffre avait atteint les 75% : l’Europe, considérablement affaiblie, n’aurait pas pu résister aux invasions turques, aurait été islamisée, n’aurait pas colonisé le Nouveau Monde.

Voilà l’Europe telle que nous la présente Dan Beauchamps, un Anglais originaire de New Istanbul (comprendre Londres, vous suivez ?) qui entreprend un voyage vers les Nouvelles Hespérides (l’Amérique) pour trouver l’aventure, la richesse et le pouvoir. Dan pose alors le pied à Tenochtitlan, l’actuelle Mexico, en 1963 et est le témoin d’une civilisation riche et dominante qui a eu tout le temps pour conquérir l’Amérique. Là-bas, Dan vit tout un tas de péripéties, rencontre de nombreux personnages et doit très souvent choisir entre deux solutions (suivre l’un ou l’autre, partir vers le nord ou le sud, privilégier le pouvoir ou l’amour…), ce qui nous amène à ce concept de porte des mondes.

La porte des mondes est la porte au-delà de laquelle se tiennent en réserve tous nos avenirs. Et à chaque avenir possible correspond un monde possible, derrière la porte.

Robert Silverberg, La porte des mondes

Quatrième de couverture

Dan, jeune Anglais, s'embarque en cette année 1963 pour chercher fortune dans les Hespérides, ce double continent que nous appelons l'Amérique. C'est qu'il est né dans un monde où l'histoire à suivi un autre cours : conquise par les Turcs, l'Europe n'a colonisé ni l'Amérique ni l'Afrique. Et Dan va découvrir au fil d'aventures tragiques et comiques l'empire aztèque du XXe siècle.

 

Si la forme de l’uchronie et le concept de porte des mondes sont fort intéressants, l’aventure de Dan l’est un peu moins mais reste tout de même divertissante. Les rebonds sont nombreux et laissent penser que La porte des mondes est en fait un roman jeunesse, qui frise le roman d’apprentissage et n’est pas sans rappeler Candide. À lire pour découvrir le monsieur ou le genre.

Que signifie pour toi l’année 1348 ?
Ma réponse fut immédiate : La Peste Noire, bien sûr. 
– Bravo. La Peste Noire ! Le fléau qui a dévasté l’Europe, détruisant des villes entières. La Peste et ses millions de victimes, les trois quarts de la population, aussi bien en Grande-Bretagne qu’en Pologne. L’Europe transformée en un immense cimetière. Les routes désertes, les maisons vides, les cadavres pourrissant dans les rues, et partout le silence. Un silence terrible. L’Europe a reçu là un coup fatal. Sur quatre habitants, un seul survivant.
Je m’écriai : « J’ai compris. Si la Peste Noire avait frappé les Hespérides au lieu de ravager l’Europe… »
– Doucement, veux-tu ? Doucement, doucement. Il n’est pas même nécessaire de changer les événements d’une façon aussi radicale. Disons que la peste a frappé l’Europe avec moins de sauvagerie. Les morts : non plus trois quarts mais un quart de la population. L’Europe en sort amoindrie mais elle garde quelque force. La France, l’Angleterre, l’Espagne ont encore de la vitalité. La convalescence est longue. Il faut bien cent ans pour que le nombre d’habitants redevienne ce qu’il était. Mais l’Europe de l’Ouest finit par guérir. En 1450, elle a retrouvé sa vigueur.
– Et quand les Turcs nous envahissent…
– Tu vois à présent comment tout s’enchaîne. Dans notre monde, les Turcs, pas plus que les Russes et les peuples d’Afrique, n’ont rien subi de semblable à la dévastation dont l’Europe de l’ouest a été la victime. C’est pourquoi les Turcs n’ont pas rencontré d’opposition lorsqu’ils se sont aventurés vers l’ouest. En 1420 ils prennent Constantinople que tu connais sous le nom d’Istanbul. En 1440 ils sont à Vienne, en 1460 à Paris, en 1490 à Londres. Et en même temps les Arabes venant d’Afrique du Nord occupent une fois de plus l’Espagne, et l’Italie par-dessus le marché. Puis les Turcs et les Arabes se querellent, et quand est dissipée la fumée des canons, les Turcs sont maîtres de toute l’Europe à l’exception de la Russie. Et les Russes ont fait la même chose dans la direction opposée, descendant de Sibérie pour s’emparer de la Chine, du Japon, puis du reste de l’Asie. 
– Ça c’est dans le monde réel. Qu’arrive-t-il dans cet autre monde où la Peste Noire n’a pas été aussi meurtrière ?

Vous, les Blancs, vous étiez bien capables de conquérir aussi l’Afrique car l’esprit de conquête vous habite. Mais l’Afrique aussi s’est trouvée à l’abri de votre violence et ses royaumes noirs ont subsisté. La Peste était peut-être une punition des dieux, pour vous apprendre à respecter les terres des autres.

**On notera l’extrême beauté de la couverture du livre, sans lien qui plus est avec l’histoire. Je comprends maintenant pourquoi il m’a fallu autant de temps pour ouvrir un roman de SF…

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Une chronique écrite en buvant une tasse de thé menthe nord-africaine et en écoutant Einstürzende Neubauten, Haus der Lüge

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