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Dominique Rankin et Marie-Josée Tardif, On nous appelait les sauvages


On nous appelait les sauvages, Dominique Rankin et Marie-Josée Tardif

28 janvier 2012. Après exactement 2 ans, 1 mois et 17 jours passés au Québec, me voici dans l’avion qui me ramène à la mère patrie. Pour compléter ma connaissance de ce bout de terre que je laisse (à contrecœur) derrière moi, je tourne, à quelques 10 000 mètres au-dessus de l’océan, les premières pages d’On nous appelait les sauvages.

Cette biographie, c’est l’histoire de Dominique Rankin, un chef héréditaire algonquin né en Abitibi (ouest du Québec) en 1947. Cette biographie, c’est aussi un regard sur le mode de vie, les croyances et la culture autochtones. Cette biographie, enfin, c’est également le témoignage des relations entre autochtones et hommes blancs. J’imagine qu’on a pas mal assimilé que les colons blancs avaient pas mal déconné à l’époque, on l’a facilement accepté parce que c’est loin, parce qu’on n’y était pas. Sauf que l’ « histoire » se passe ici dans la période d’après-guerre…

Quatrième de couverture

On nous appelait les sauvages, Dominique Rankin et Marie-Josée TardifNé sur les berges de la majestueuse rivière Harricana, en Abitibi, le jeune Dominique Rankin est destiné à succéder à son père à titre de chef héréditaire et homme-médecine, mais l’envahissement des territoires autochtones par les Blancs et l’intégration forcée à leur société change radicalement le cours de son existence. Arraché à ses parents et à sa culture, il grandit dans le pensionnat des petits Sauvages avant de retrouver la liberté, son peuple et ses origines. Il ouvre aujourd’hui le livre de ses souvenirs, les plus lumineux comme les plus sombres, et offre un vibrant témoignage sur le respect, le pardon et la guérison.

On peut dire que le livre est construit sur trois grands axes. Dans un premier temps, On nous appelait les sauvages fait office de guide pour découvrir l’histoire des peuples autochtones en général et algonquins en particulier. On commence par apprendre à prononcer les lettres de l’alphabet pour ainsi pouvoir déchiffrer et reconnaître les termes de la langue natale de Dominique (T8aminik) qui parsèment le récit (et en forçant un peu, on ferme le livre en sachant dire « bonjour » et « merci »). Puis progressivement on découvre toutes les composantes du peuple en question : croyances, nomadisme, vie et survie en forêt, harmonie avec la nature et respect des animaux qui la peuplent, relation avec les anciens… et sens de l’humour !

En ce qui nous concerne, lorsqu’il s’agit de distinguer notre nation des autres, nous avons toujours utilisé le terme Mami8inni. Ce nom nous plait beaucoup, car il est très rigolo. Il se rapporte à notre goût pour la récolte des petits fruits que la terre-Maman nous offre durant la douce saison : fraises, framboises, bleuets (appelés myrtilles en Europe), etc. Or, pour cueillir ces fruits, il faut bien se pencher. Et qu’est-ce qui s’offre au regard du visiteur qui arrive sur les lieux où la communauté entière s’affaire à récolter les précieuses baies ? Toute une famille d’arrière-trains – des petits, des gros, des charnus, des maigres, des jeunes, des vieux – se dressant paisiblement sous le soleil ! Voilà qui nous sommes : la tribu aux postérieurs fièrement dressés vers le ciel !

Vient ensuite le cœur du récit, la partie biographique : l’arrachement de Dominique Rankin à ses racines. Forcé à rejoindre bon nombre d’enfants dans un « pensionnat de petits sauvages », T8aminik devra renoncer à ses vêtements, ses cheveux, sa langue, ses coutumes, bref, son identité. « Tuer l’indien dans l’enfant » était le mot d’ordre, et Dominique dénonce le zèle de certains religieux qui sont allés jusqu’à tuer l’enfant dans l’enfant…

Les livres de mon enfance, sur l’histoire du Canada, me revinrent à la mémoire. Ces images que nous montraient les missionnaires, au pensionnat, étaient pleines de violence. On y voyait des indiens scalpant des explorateurs blancs, suspendant des jésuites au-dessus d’un grand feu ou les écorchant vifs.  Un jour, j’avais dérobé un de ces manuels scolaires afin de provoquer mon père pendant les vacances d’été. « Tu m’as menti ! lui avais-je lancé avec mépris. Partout dans ce livre, on voit des chefs tuer des Blancs. Toi, tu es un chef. Pourquoi ne m’as-tu jamais parlé de tous ces crimes ? » Après avoir tourné une à une les pages du livre, mon pauvre père était resté muet longtemps. Il ne savait pas lire, mais saisissait néanmoins la signification des nombreuses images de l’«histoire du Canada ». Les enseignements du passé, tels que les nôtres les relataient, n’avaient rien à voir avec tout ce sang et ces conquêtes.

Enfin, la dernière partie constitue un chapitre qui pourrait être extrait d’un livre de développement personnel : T8aminik raconte son parcours vers l’acceptation, la résilience et le pardon. Homme-médecin par héritage, Dominique a dû apprendre à soigner le mental en mettant son corps à l’épreuve sur la plateforme ou dans la tente de sudation. À l’issue de ces épreuves il parviendra à enterrer le passé pour revivre et s’investir auprès de sa communauté. 

On nous appelait les sauvages n’est nullement moralisateur ou haineux envers l’ « homme blanc », Dominique Rankin est un chef spirituel qui prône le rapprochement des peuples et l’amour de la nature.

C’est vraiment un livre que je conseille à tous tant ces 3 parties ont chacune quelque chose à apporter. Et si comme moi vos démarches sont en cours pour devenir résident ou citoyen du Canada (au Québec ou ailleurs) sachez que les heures sombres d’un pays font partie intégrante de votre pays d’adoption, tout comme les fameux Canadiens de Montréal ou la poutine de 4h du matin. Bien entendu ce livre est une prise de conscience sur le passé des autochtones du Canada en particulier, et les autochtones de tous les pays en général, parce que l’homme blanc s’y connaît niveau casseroles au cul…

Le Prix Nobel de la paix, le Sud-Africain Mgr Desmond Tutu, a un jour déclaré « Quand les missionnaires sont venus en Afrique, ils avaient la Bible, et nous le territoire. Ils ont dit « Prions » et nous avons fermé les yeux. Lorsque nous les avons rouverts,  nous avions la Bible et eux le territoire ». Étrange comme cette histoire ressemble à la nôtre…

A la lecture de ce paragraphe, c’est un extrait de La porte des Mondes (voir le billet ici) qui a résonné dans ma tête. Il s’agit d’une uchronie signée Robert Silverberg dans laquelle la Peste de 1348 a été beaucoup plus meurtrière, ralentissant alors le développement des peuples européens et les empêchant de conquérir l’Afrique et l’Amérique:

« Vous, les Blancs, vous étiez bien capables de conquérir aussi l’Afrique car l’esprit de conquête vous habite. Mais l’Afrique aussi s’est trouvée à l’abri de votre violence et ses royaumes noirs ont subsisté. La Peste était peut-être une punition des dieux, pour vous apprendre à respecter les terres des autres. »

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Une chronique écrite en buvant une tasse de thé Aurores Boréales et en écoutant Red Sparowes, Every Red Heart Shines Toward the Red Sun

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